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Fanny Spano, pour Manon Rougier

C’était la tempête. Elle avait prévue de s’en aller aujourd’hui ; les valises presque bouclées sur le pas de la porte. De son fauteuil, elle avait une vue stratégique sur l’extérieur : elle guettait l’accalmie, balançant ses épaules d’avant en arrière et donnant des à-coups à la têtière brodée de lys. Cela faisait déjà une heure qu’elle triturait sa poche à gousset en fixant le déluge – ses doigts retournaient incessamment ce petit bout de tissu situé sur son flanc gauche. Pendant un instant, elle pensait à tout ce qu’elle laisserait derrière elle après son départ, mais qu’importe, il était temps. Ou presque. Lorsqu’enfin se profilera l’éclaircie, il sera temps.
L’attente la ramollissait, ses mains pétrissaient désormais son visage, ses joues, ses rides ; avec une intention de les faire disparaître ; ses jolies petites pattes d’oie que son entourage n’avait de cesse de complimenter. S’armer de patience, attendre le moment venu, celui qui ne vient pas, celui qui est vain. Ce fourbe départ se faisait désirer, dans une lenteur hostile qui semblait vouloir dire « n’y va pas ! ». Ce voyage n’avait pas pour but de trouver mieux, mais simplement de se détacher, se laisser dériver sans attaches. Partir ? Mettre les voiles pour mieux naviguer, forcer la maturité.
Quelques rayons de soleil titilla sa peau, alors elle se dirigea vers la fenêtre comme une fusée. Le kiosque à journaux, six étages plus bas, étincelait de reflets : l’eau tapissait la ville et lui donnait un autre aspect. Séduisant, repoussant : excitant. Après quelques hésitations, elle s’avança vers la porte d’entrée en enjambant les bagages. Un tour, puis deux tours de clef : elle s’engageait alors dans la cage escalier, direction les étages inférieurs. Du sixième au rez-de- chaussée, elle ne pensait plus – ni à la tempête passée – ni à son voyage imminent. Ici et maintenant. La porte du bâtiment avait disparue, enfoncée par des vagues ravageuses. L’eau jusqu’aux cuisses, elle s’arrêta. Là, devant elle, la ville était devenue une baignoire géante. Le silence était encore plus immense que la masse d’eau qui l’entourait. Le nœud, dans ses cheveux comme dans son estomac se détachèrent, elle n’avait jamais rien vu de si beau.

 

 


 

 

 

« N’importe où hors du monde » : vers de fascinants ailleurs.
par Sarah Meneghello à propos de l’exposition à la galerie Cheneaux.
Lien article complet: http://www.artistikrezo.com/art/critiques/n-importe-ou-hors-du-monde-vers-de-fascinants-ailleurs.html

 

La Chenaux Gallery accueille Manon Rougier, lauréate du Prix Icart – Artistik Rezo 2016, pour son premier solo show, N’importe où hors du monde. L’occasion de revoir son œuvre primée et de découvrir ses dernières créations. Une fine exploration de l’invisible et des œuvres empreintes d’onirisme.
Tremplin
Si son succès contribue à révéler les talents de demain, le Prix Icart – Artistik Rezo est également l’occasion pour ces jeunes artistes d’exposer leurs œuvres. Ainsi, en remportant le Prix du Jury, Manon Rougier, jeune diplômée de l’École Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence, dévoile davantage son univers peuplé de créatures délicates. Déjà, Cent craies avait conquis le jury. Ses nouvelles pièces confirment la maturité du propos et sa faculté à provoquer des émotions.
D’emblée, cette installation attire le regard. À hauteur des yeux, des craies sculptées ont été fixées sur des supports métalliques. Il faut s’approcher pour contempler les figures gravées sur ce matériau friable. Le minéral paraît s’effacer au bout des tiges, comme les âmes, mais quelle forte présence ! Fragiles, ainsi perchés les personnages semblent être à la merci du moindre tumulte. Où va donc cette foule qui regarde droit devant ? D’où vient-elle ? À proximité, les très beaux dessins et aquarelles, autant de témoignages saisis sur le vif, ne fournissent pas de réponse. Le mystère reste entier et c’est mieux ainsi.
Destinations inconnues
Non loin, une frêle embarcation semble proposer au visiteur de monter à son bord. Proche mais inaccessible, la barque flotte dans les airs. Suggérant le squelette d’un mammifère géant, l’œuvre Embarquer se présente comme une vanité moderne. Des mythologies égyptienne et grecque, en passant par Dead Man de Jim Jarmusch, la barque symbolise le passage inéluctable vers l’au-delà.
De l’un à l’autre, Manon Rougier passe de l’infiniment petit au monumental, mais sa démarche artistique se concentre sur les mondes miniatures qui constituent, selon elle, une aire intermédiaire entre la sphère du monde réel et celle du monde imaginaire. Rappelons-le : c’est cet entre deux qui l’intéresse. La distance imposée par le changement d’échelle est le point de départ de son travail qui tend à mettre en lumières ces aires invisibles, en introduisant l’idée d’un possible passage
De fascinants ailleurs
Après ce début de voyage déstabilisant, le choc a lieu au – 1, avec l’installation Ce qu’il se passe à l’étage du dessus. Au centre de la pièce, un marchepied invite à passer la tête dans un cercle découpé sous une boîte fixée au plafond. Notre curiosité est aiguisée, forcément ! Alors ? 160 créatures, réalisées en céramique, elles aussi anthropomorphes, nous scrutent. Comme si nous étions attendus. Est-ce l’heure de rendre des comptes ?
D’emblée, cette proposition insolite amuse. Pour autant, cette découverte suscite des réactions diverses. Manon Rougier n’y a pas créé l’enfermement et la simple obscurité, mais au contraire un espace infini. Entre éblouissement et trouble, on doute, en effet.
Au-delà
Quel cheminement ! Suivons ce peuple en marche (Cent craies), prêt à embarquer. N’importe où hors du monde. Là où tout est possible ? Quoi qu’il en soit, après la descente (au sous-sol, sinon aux enfers), l’élévation donne l’accès à un autre monde. Un monde où l’homme est petit. Absent, même. Est-ce un retour aux origines ? À moins que ce ne soit une projection dans le monde de demain !
Manon Rougier va-t-elle chercher dans les ténèbres ce que nous ne sommes plus capables de voir ? Chacun y projette ses obsessions : « l’Arche de Rougier », une assemblée de sages déclassés, les rescapés de la Shoah, les migrants… En tout cas, ces créatures, qui font partie de nous, plus ou moins profondément enfouies, stimulent l’imaginaire. Placé au cœur de l’installation, le visiteur n’a pas d’échappatoire. De quoi favoriser l’accès, sauf que la taille réduite agit sur l’espace temps. Quelque chose nous échappe. Toujours. C’est frustrant mais d’une infinie poésie.
Métamorphoses
Donc, ne pas se fier aux apparences. Malgré le blanc dominant, la pureté n’est pas de mise. Rien de lisse ici. Et sans doute parce que nous, occidentaux, nous oublions trop ce qui est invisible, Manon Rougier fait naître des ombres dans ces espaces de transition où ce qui, souvent, ne se décèle pas, accède enfin à la lumière, où l’éphémère vise à l’éternité.
Une expérience sensible, qui n’est pas sans rappeler les rites proches du chamanisme. Ici, les revenants de temps immémoriaux côtoient les ombres de l’enfance. En reliant morts et vivants, la jeune artiste nous plonge dans un rêve ténébreux où la sauvagerie ne menace pas la civilisation. Au contraire !
Manon Rougier est bel et bien « habitée ». Où tout du moins engagée corps et âme. Voilà de quoi transporter ceux qui se laissent volontiers… embarquer vers ces fascinants ailleurs !